L’approche sensorimotrice bilatérale d’Elbrecht


Référence: Elbrecht, C. (2018). Healing trauma with guided drawing: A sensorimotor art therapy approach to bilateral body mapping. North Atlantic Books.

Le dessin bilatéral guidé

Guide d’introduction pour les intervenants

Qu’est-ce que le dessin bilatéral guidé ?

Le dessin bilatéral guidé est une approche thérapeutique qui utilise le mouvement des deux mains simultanément pour entrer en contact avec les sensations du corps. Développée par Cornelia Elbrecht à partir de plusieurs décennies de pratique en art-thérapie et en approches somatiques, cette méthode ne demande aucune compétence artistique. Ce n’est pas de l’art au sens traditionnel du terme; c’est du mouvement sur papier.

L’idée centrale est simple : le corps sait des choses que les mots ne peuvent pas toujours exprimer. Lorsqu’une personne a vécu des expériences difficiles; stress, trauma, perte, surcharge émotionnelle, ces expériences se logent dans le corps sous forme de tensions, de blocages, de rythmes perturbés. Le dessin bilatéral offre un chemin d’accès à ces expériences corporelles sans avoir à les raconter ni à les analyser.


Pourquoi les deux mains en même temps ?

Le fait d’utiliser les deux mains simultanément n’est pas un choix anodin. Cela engage les deux hémisphères cérébraux en même temps et favorise leur coordination. Les recherches en neurosciences montrent que les mémoires liées aux expériences émotionnelles difficiles sont stockées dans des zones du cerveau qui ne traitent pas le langage; le tronc cérébral, le système limbique. Ces zones répondent bien aux approches rythmiques et corporelles.

En pratique, cela signifie qu’on peut atteindre et transformer des états intérieurs difficiles sans que la personne ait à trouver les mots justes, à se souvenir précisément, ou à expliquer ce qui se passe. C’est particulièrement précieux avec les enfants, les personnes qui vivent du stress chronique, ou celles dont l’expérience traumatique est difficile à verbaliser.


Comment ça fonctionne concrètement ?

La personne est invitée à poser les deux mains sur une grande feuille de papier avec des crayons, de la peinture au doigt, ou même de la crème à raser et à laisser émerger un mouvement. Pas de consigne de « bien dessiner », pas de résultat attendu. La question de départ est simplement : comment ça bouge à l’intérieur de toi en ce moment ?

Le mouvement est répété rythmiquement. Ce rythme est au cœur de l’approche : c’est lui qui régule le système nerveux, qui crée un sentiment de sécurité, et qui permet à la personne de rester présente sans être submergée. Lorsqu’on répète un même geste de façon fluide et régulière, le système nerveux commence naturellement à se stabiliser, un peu comme le fait de se balancer doucement, ou de respirer profondément.

L’intervenant observe la posture, le rythme du mouvement, la qualité du trait pas pour les interpréter, mais pour ajuster son accompagnement. Si une personne semble bloquée ou figée, certaines formes peuvent être suggérées pour l’aider à bouger autrement.


Les formes comme outils d’intervention

Elbrecht a identifié des formes géométriques universelles; le cercle, le bol, la spirale, le vertical, l’horizontal, l’éclair, le lemniscate (le huit couché) qui ont chacune un effet physiologique et émotionnel spécifique.

  • Le bol (mouvement de bercement) apaise et ancre. Il est particulièrement utile pour calmer une personne agitée ou anxieuse.
  • Le cercle rend visible la régulation du système nerveux — un cercle fluide indique une certaine aisance intérieure, un cercle chaotique ou fragmenté reflète la dysrégulation.
  • Le vertical travaille l’estime de soi et la capacité à se tenir debout intérieurement. Il est souvent pertinent avec des personnes qui ont vécu de l’oppression ou de l’humiliation.
  • Le lemniscate (le huit couché) favorise la connexion entre les deux hémisphères du cerveau et peut aider à sortir d’états de dissociation ou de gel.
  • L’éclair permet de libérer la colère ou la tension de façon sécurisante, car le changement de direction dans le zigzag introduit un moment de conscience qui module l’intensité.

Ces formes ne sont pas imposées. Elles sont suggérées doucement lorsque cela peut aider, et toujours testées par la personne elle-même, qui ressent si cela lui convient.


Pourquoi c’est pertinent dans les organismes et les écoles ?

Le dessin bilatéral guidé peut s’intégrer dans de nombreux contextes — en classe, en groupe de soutien, en accompagnement individuel — parce qu’il ne requiert pas de dévoiler son histoire personnelle. La personne travaille avec ses propres sensations, à son propre rythme.

Avec les enfants, la méthode prend une forme plus ludique : des bâtons avec des rubans, des pistes de course en forme de huit, des baguettes magiques pour les verticaux, de la crème à raser pour l’exploration sensorielle. Le dessin bilatéral stimule la coordination hémisphérique, essentielle pour apprendre à réguler ses émotions, à concentrer son attention, et à donner du sens au monde plutôt que d’en être submergé. Des résultats notables ont été observés chez des enfants présentant des difficultés de langage, d’attention ou ayant vécu des expériences traumatiques précoces.

Avec les adultes en situation de stress chronique, la répétition rythmique des mouvements enseigne progressivement au corps à faire confiance à son propre flux. La personne apprend à s’autoréguler non pas en appliquant une technique mentale, mais en découvrant par l’expérience qu’elle peut se sentir mieux par ses propres moyens. C’est profondément autonomisant.


Ce que l’intervenant doit retenir

Le dessin bilatéral guidé ne demande pas à la personne d’être « bonne » en art, ni de parler de ce qui ne va pas. Il travaille avec le corps là où il en est, ici et maintenant. L’objectif n’est pas de produire une belle image, mais de trouver le mouvement qui fait du bien, de faire un changement du ressenti intérieur et d’en recevoir la rétroaction sensorielle.

Pour l’intervenant, le rôle est celui d’un accompagnateur attentif : observer le rythme, proposer une forme si nécessaire, et maintenir un espace où la personne peut explorer en sécurité. Pas besoin d’interpréter ni d’analyser, il s’agit d’être présent pendant que le corps fait son travail.

En résumé : lorsqu’on se déplace différemment, on se sent différemment. C’est le principe le plus simple et le plus puissant de cette approche.