Un voyage textile à travers la honte, l’abandon et la mémoire somatique transmise

Il y a des histoires qui ne se racontent pas avec des mots. Elles se tissent dans les fibres, se gravent dans les tissus, se transmettent de main en main, de génération en génération, souvent sans qu’aucune bouche n’ait jamais prononcé leur nom. Ce sont les histoires que nos grand-mères ont portées en silence, que nos mères ont incarnées dans leurs corps contractés, et que nous continuons de porter — parfois sans même savoir pourquoi notre poitrine se serre, pourquoi notre regard se détourne, pourquoi quelque chose en nous croit, depuis toujours, que nous ne sommes pas assez.
Je suis ici maintenant parle de cette transmission. Elle parle de la honte, de la culpabilité et de l’inquiétude qui se logent dans le corps des femmes comme une empreinte indélébile, celle qui dit : « Cache-toi, fais-toi petite, n’existe pas trop fort. » Elle parle de l’abandon, celui qui a façonné des générations entières de femmes apprenant à se replier avant même d’être rejetées. Et elle parle du deuil de ce qui n’a jamais été — des vies pas pleinement vécues, des voix non exprimées, des corps qui n’ont jamais osé prendre leur place.
Le trauma intergénérationnel ne se transmet pas seulement par les gènes. Il se transmet par les silences, par les postures, par les regards détournés. Il vit dans la façon dont une mère tient son enfant, dans les mots qu’elle ne dit pas, dans l’espace qu’elle ne s’autorise pas à occuper. Et la fille apprend. Elle apprend que son corps est un lieu de honte, que ses émotions et ses besoins sont trop grands, qu’il vaut mieux s’effacer et porter ce que les générations précédentes n’ont pas pu déposer.
Mais quelque chose change lorsque nous commençons à voir cette transmission pour ce qu’elle est. Lorsque nous posons nos mains sur le tissu de nos histoires et que nous disons : je vois d’où tu viens et je suis avec toi maintenant. Lorsque nous permettons à la honte d’être nommée, à l’abandon d’être reconnu. Lorsque nous arrêtons de nous retourner contre nous-mêmes et que nous commençons à nous demander : « Qu’est-ce qui m’a été transmis ? À qui cela appartient ? Et qu’est-ce que je choisis de garder ou de déposer à mes pieds? »
Je suis ici maintenant est une affirmation radicale, vulnérable, nécessaire. Elle dit : je ne me cache plus. Elle dit : je porte cette histoire, mais je ne suis pas que cette histoire. Elle dit : je choisis d’être présente, incarnée, visible même si toutes les femmes avant moi ont appris à se taire, plaire, disparaître.
Le textile devient alors plus qu’un médium artistique. Il devient un témoin. Chaque fibre porte une mémoire. Chaque teinture, chaque couture à la main, chaque marque sur le tissu raconte quelque chose que les mots ne peuvent pas dire. Le corps de l’œuvre, comme le corps de la femme qui la crée, devient un lieu où la honte peut enfin se déposer, où le chagrin peut circuler, où l’abandon peut être reconnu sans être perpétué.
Et dans cet espace entre les fils, entre les générations, entre ce qui a été et ce qui devient, quelque chose de nouveau émerge. Pas l’effacement de la douleur, mais sa transformation. Pas l’oubli du passé, mais la possibilité d’un présent léger et différent. Je suis ici maintenant n’efface pas l’histoire, elle l’honore, elle la regarde en face, et elle dit : tu ne me définiras plus.
C’est le travail de toute une vie. Et il commence par trois mots simples, brodés dans chaque fibre : Je suis ici.


















